Pour lutter contre la délinquance à Chenôve, dans le Grand Dijon, deux visions s’opposent : celle du maire Jean Esmonin, qui prône une politique du « vivre ensemble » et fait tomber les barres d’immeubles, et celle de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP 21), fondée a priori sur un arsenal répressif en plein développement. Mardi 24 mai 2011, la présentation du nouveau commissaire de la ville, Dominique Barthe, a justement été l’occasion pour la police nationale de rappeler sa vision de l’action dans les zones dites « sensibles » du Grand Dijon, entre descentes dans les caves d’immeubles, contrôles d’identité renforcés et produits malodorants dans les cages d’escaliers afin d’éviter les regroupements…
Deux « coups de chaud » depuis le début de l’année
Après trois ans de gestion centralisée au commissariat de la Place Suquet, à Dijon, le poste de police de Chenôve (Grand Dijon) retrouve un commandement de proximité. Installé depuis le 07 mars 2011, le lieutenant Dominique Barthe a été présenté à la presse mardi 24 mai 2011 par François Perrault, directeur départemental de la sécurité publique, qui a surtout évoqué la question de la sécurité dans les quartiers sensibles du Grand Dijon… « Chenôve fait partie des secteurs que l’on regarde d’une façon appuyée et nous tenons à une vraie réactivité des forces de police. La récente intervention en collaboration avec le GIPN (Lire ici notre article sur le sujet) est une manière de montrer que nous avons fermement l’intention de maîtriser la situation, de rappeler les impératifs de la loi à ceux qui auraient tendance à s’en écarter et de mettre une présence policière sur la voie publique autant que possible », commence-t-il. Et de continuer : « Cette prise de fonctions d’un nouveau commissaire symbolise également l’importance que j’attache à la vie des quartiers : il est insupportable quand des gens, à Chenôve ou ailleurs, sont perturbés dans leur vie quotidienne et notre mission prioritaire est de monter les opérations nécessaires pour faire face à ces situations ».
Si la déclaration n’est pas de guerre, elle est au moins d’intention et s’inscrit dans un contexte de faits divers marquants depuis le début de l’année 2011 à Chenôve. Dans la semaine du 13 au 16 janvier notamment, dix-neuf voitures partaient en fumée dans la commune (Lire ici notre article sur le sujet). « On a eu un coup de chaud cette semaine-là. Et la difficulté est que dans ce genre d’affaires, nous ne pouvons travailler qu’avec peu d’éléments : l’enquête de voisinage, les traces et les indices… Pas encore la vidéosurveillance. Aujourd’hui, nous avons une conviction policière sur ce dossier mais pas de preuves matérielles : notre principal obstacle est qu’une voiture, ça s’incendie extrêmement vite ! Il vous faut une minute pour tout faire brûler ; vous pliez la portière, vous mettez le feu à un Kleenex à l’intérieur et puis vous partez. Avec l’appel d’air le mouchoir se consume et la voiture part en flammes », remarque François Perrault. Pour le directeur départemental de la sécurité publique, ces incendies ne sont pas à inscrire dans la catégorie des « violences urbaines, comme c’est le cas ailleurs ». Il préfère relativiser ces actes en soulignant que « nous remarquons également des tentatives d’escroqueries aux assurances ou des règlements de compte pour une histoire de fille » et que « les actes imbéciles sont à l’origine de la plupart des incendies de voitures ». Depuis le début de l’année 2011, 37 faits semblables ont été constatés à Chenôve.
Outre l’intervention du Groupe d’intervention de la police nationale (GIPN) suite à des tirs de coups de feu mardi 10 mai 2011, déjà évoquée plus haut par François Perrault, les faits de délinquance à Chenôve sont similaires à ceux d’autres quartiers de l’agglomération dijonnaise. « Nous avons eu quelques vols à main armée, des violences… Ces faits existent mais ils sont en forte baisse », souligne le directeur départemental de la sécurité publique. Et de livrer des chiffres : « Sur la période novembre-décembre 2010, nous avons constaté 49 faits d’agressions, de vols de véhicules ou d’incendies dans le secteur Renan-Saint Exupéry de Chenôve. En mars-avril 2011, ils n’étaient que 35 ». Pour François Perrault, cette situation appelle à la vigilance : « Ce n’est pas facile mais nous devons nous montrer pugnaces pour ne pas connaître la vie d’autres villes de France : des cités totalement taguées, des individus qui montent le guet avec une ambiance très pesante… ».
Armes, drogues, objets volés : les caves en ligne de mire
Premier axe de l’arsenal répressif mis en place par la police nationale à Chenôve : le contrôle des caves d’immeubles. « On monte ça tranquillement en journée et nous visitons tous les lieux communs, très souvent avec le chien spécialiste des stupéfiants, à raison de deux fois par semaine », commence François Perrault. « Cela permet d’assainir les lieux de trafic et de recel puisque les caves sont les lieux privilégiés pour cacher des véhicules volés, des drogues et des armes… En coupant l’herbe sous le pied aux auteurs de ces actes, nous empêchons qu’ils prennent les lieux communs comme refuge ». Des armes dans le Grand Dijon, ça arrive souvent ? « Quand nous avons procédé à un contrôle au 51 avenue de Stalingrad, à Dijon, nous avons retrouvé une kalachnikov et une mitrailleuse Sten. Au 32 avenue du Lac, dans le quartier de la Fontaine-d’Ouche, il s’agissait de deux armes longues de gros calibre avec des produits stupéfiants. Jusqu’ici, ces armes sont stockées et ne servent pas mais il faut impérativement que l’on arrête le mouvement avant qu’il ne monte en puissance », souligne François Perrault.
Parallèlement au contrôle des caves, la police nationale, en collaboration avec les offices HLM, repense la vie dans les immeubles… « Nous examinons l’opportunité de fermer toutes les caves et lieux communs. Soit par des fermetures temporaires – qu’ils soient ouverts la journée et fermés la nuit – soit définitives comme cela a déjà été fait dans certains quartiers. A Chenôve par exemple, certaines caves du 10-12 rue Ernest Renan ont été transformées en celliers dans les étages. Ainsi, le bailleur peut les contrôler tous les jours et éviter des lieux de trafic isolés », remarque François Perrault.
Une politique qui, inévitablement, entraîne une migration des lieux de trafic et de recel… « Cette situation nous avantage. En effet, quand les trafics s’effectuent dans les appartements, nous savons qui, quoi, quand et où une personne trafique. Si on a une affaire : on va taper une perquis’ et le gars qui vit dans l’appartement ne peut pas dire qu’il n’était pas au courant ! Cette démarche cible directement la personne. L’inconvénient des lieux communs est justement que si l’on tombe sur des stupéfiants, sur une arme ou une moto volée : cela n’appartient jamais à personne ! », souligne le directeur départemental de la sécurité publique. Selon lui, les contrôles d’identité accompagnés de fouilles des véhicules « se multiplient également à Chenôve », autre versant de la politique menée par la police nationale dans les quartiers…
Et l’humain dans tout ça ?
Si les caves de Chenôve font l’objet de toutes les attentions, les halls d’immeubles et les escaliers ne sont pas en reste… « Nous demandons parfois des modifications d’infrastructure pour fermer une échappatoire, ouvrir une porte, mettre en place un sas, un système de vidéosurveillance dans le hall… On a une difficulté par exemple : les jeunes qui squattent les escaliers. Ils s’installent en haut avec des pizzas et des boissons puis y passent une partie de la nuit. Évidemment, cela fait du bruit et dérange les gens. Pour éviter ces regroupements, l’un des systèmes très simples est d’effectuer tous les jours un nettoyage systématique des escaliers avec des produits qui sont un peu agressifs en terme d’odeur », explique François Perrault.
Et l’humain dans tout ça ? « Nous agissons aussi dans ce sens. Par exemple, nous dressons une liste des personnes problématiques et, en accord avec les offices HLM, nous convoquons les parents des perturbateurs pour les rappeler à leurs obligations. Cela a été fait récemment dans le quartier Greuze, à Dijon, de façon assez heureuse puisqu’une famille s’est rendue compte des actions de son enfant et lui a fait nettoyer ses actes », raconte-t-il. Une situation qui ne se présente tout de même pas quotidiennement. « Cela prouve au moins qu’il faut aller dans ce sens et, à l’extrême, si les familles ne respectent pas les lieux, il faut engager des mesures d’expulsion locative pour non-respect du règlement intérieur ».
Faute de présence policière 24h sur 24 dans les immeubles, la police nationale peut également avoir recours à des vigiles. « Quand les cas sont plus problématiques, nous demandons que les sociétés HLM mettent en place un vigile en permanence dans les immeubles, qui nous appelle dès qu’un problème se présente. C’est ce que nous avons fait dans le quartier Dunant de Dijon, à deux pas de Chenôve, où la situation était intenable et s’est finalement assainie. Cela s’est d’ailleurs soldé par une modification d’infrastructure : le bailleur social a fait construire un mur de l’autre côté de l’immeuble afin que les indésirables ne puissent plus s’échapper. Avec ce mur, l’infrastructure n’est plus restée un point de fixation », remarque François Perrault. Focalisée sur les immeubles, la police voit-elle d’un bon œil les mutations urbanistiques de Chenôve ? « Il est vrai que la politique du maire nous facilite les choses en terme d’urbanisme. D’autant qu’elle fait disparaître les barres d’immeubles, endroits les plus stigmatisants comme étant des lieux de délinquance dans une ville », conclut-il. Preuve, s’il en est, qu’une politique d’urbanisme bien pensée peut parfois se révéler plus efficace qu’une descente de police…
