À l’image de l’accident de l’avenue Eiffel qui avait fait onze morts dans la nuit du 04 au 05 décembre 1999, l’incendie du foyer Adoma, situé dans le quartier de la Fontaine d’Ouche à Dijon, restera gravé dans les mémoires. Cette nuit du 14 novembre 2010, un feu de poubelle d’origine criminelle piège dans leur sommeil les 141 résidents du foyer : sept d’entre eux trouveront la mort et 134 seront blessés. Six mois après la catastrophe, les différents services de secours se sont réunis à Beaune afin de revenir sur leur expérience en compagnie de Frédéric Lapostolle, médecin urgentiste au Samu 93, et Claude Fuila, conseiller médical.
Des situations toutes particulières
En 2009, le ministère de l’Intérieur, s’appuyant sur des statistiques fournies par les services départementaux d’incendie et de secours (Sdis 21) recensait en France 343.301 incendies – un chiffre en hausse de 10% par rapport à l’année précédente -, dont 84.753 concernaient des habitations, soit 24,7%. « Les incendies ne se ressemblent pas », considère Claude Fuilla, conseiller médical auprès du directeur de la sécurité civile au ministère de l’Intérieur. « Durant les premières minutes, les pompiers, dont la priorité est le sauvetage, n’ont pas de temps à consacrer aux médecins pour détailler l’intervention »… D’où l’importance pour les urgentistes de savoir quantifier la dangerosité et la gravité d’une situation d’incendie.
Selon le conseiller médical, plusieurs paramètres sont alors à prendre en compte alors que les opérations d’extinction, de sauvetage, de reconnaissance ou encore de soins doivent suivre leur cours : « Il faut dans un premier temps analyser la dominante du bâtiment – immeuble d’habitation ou de bureau -, le type, l’architecture et la disposition de l’édifice mais aussi les caractères sociaux et d’âge de la population ». Le nombre de victimes est toujours sous-estimé dans les premiers instants de l’intervention et pour pouvoir l’évaluer, il faut aussi suivre différentes étapes afin de déterminer l’origine du feu qui, quel que soit son foyer, monte toujours le long d’une façade ou d’une cage d’escalier, les circonstances dans lesquelles il se produit – la majorité des incendies ont lieu la nuit, prenant ainsi au piège les habitants -, ou encore l’analyse de l’environnement.
Une nécessaire analyse du terrain
Sur le site, le commandant des opérations de secours doit mettre en place deux organisations : une chaîne incendie sauvetage et une chaîne médicale, dont le Poste médical avancé (PMA) est le point central puisqu’obligatoire pour toutes les victimes. « Ce dernier est souvent inadapté, souligne Claude Fuilla. Les pompiers posent les victimes là où ils descendent afin de pouvoir remonter en chercher d’autres. Il faut donc le changer ». Là, les personnes sont « triées » et les premiers secours sont apportés. « Chronologiquement, on relève trois types de victimes : les défenestrés, les brûlés et les intoxiqués. Or si une personne reste dans une pièce avec une fenêtre et en fermant bien sa porte, il n’y a aucune raison qu’on ne la sauve pas. Au lieu de ça, les gens tentent de s’enfuir ».
Pour le docteur Frédéric Lapostolle, anesthésiste réanimateur au Samu de Bobigny (93) et spécialiste en cardiologie et toxicologie, les agressions dues aux fumées sont de trois types : traumatique – traumatisme lors d’une explosion, chute, défenestration -, thermique – brûlures internes et externes – et toxique. Lors de ces événements, il faut certes anticiper la montée en puissance des moyens mais aussi pouvoir répondre aux besoins médicaux. Ainsi, les lésions traumatiques sont facilement décelables mais celle toxiques moins : le traitement principal consiste en une oxygénothérapie par masque facial, c’est-à-dire un apport artificiel d’oxygène ; mais les intoxications par les cyanures sont très courantes et leur traitement est plus particulier.
Le cyanure, un gaz 25 fois plus toxique
En effet, sans forcément le savoir, le cyanure est présent dans la quasi-totalité des objets qui nous entourent : « La fumée est un milieu très complexe, explique le docteur Frédéric Lapostolle. Il suffit de faire brûler un peu de coton dans un milieu fermé pour observer le nombre de molécules toxiques que les fumées contiennent, puis rapporter la quantité de coton à une pièce normale ». Le cyanure, 25 fois plus toxique que le monoxyde de carbone, nécessite une combustion à 600°C de matériaux tels que la laine, la soie ou le polyuréthane que l’on trouve dans le lycra, les adhésifs et surtout les isolants.
« On a longtemps ignoré l’importance du cyanure or, lors de combustions de matières synthétiques, les patients sont plus souvent intoxiqués au cyanure ». Pour y pallier, le traitement doit être extrêmement rapide. En France, les Samu utilisent de plus en plus l’hydroxocobalamine ou vitamine B-12. Bien qu’aucune étude avec placébo n’ait été réalisée, il est administré à Paris de façon régulière pour prévenir toute intoxication liée au cyanure. S’appuyant sur une étude expliquant que l’utilisation du parachute n’a aucune justification rationnelle, des essais à l’aveugle n’ayant jamais été réalisés et 100% des personnes sautant sans parachute n’étant pas morte (Lire l’étude ici), il conclut qu’il faut tout de même prendre un parachute comme il faut équiper les Samu et Smur d’hydroxocobalamine – la moitié d’entre eux l’étant déjà.
Une logistique conséquente
Dans le cas de l’incendie du foyer Adoma, il a surtout fallu gérer de façon très rapide un flux très important de blessés, engendrant une logistique importante : 80 bouteilles d’oxygène, 5 hélicoptères, 16 ambulances, 90 hospitalisations sur sept sites différents. Bruno Boltz, commandant au Sdis de Côte-d’Or, se rappelle avoir été appelé « par les incendiaires eux-mêmes ». Dans notre édition du lundi 15 novembre 2010, ce même individu nous expliquait avoir en effet composé à plusieurs reprises le numéro du Transval : « Quand nous sommes arrivés sur les lieux de la catastrophe, il devait y avoir quatorze containers en feu. Le vent, à 10 kilomètres/heure, a plaqué les flammes sur la façade qui, par sa forme, à jouer le rôle de cheminée » (Lire notre article ici).
Ensuite, l’isolation du bâtiment – du polystyrène expansé, autrefois classé M1, c’est-à-dire non inflammable et déclassé depuis juillet 2010 (En savoir plus ici) – s’embrase et par le système de ventilation, chaque couloir est envahi. « On ne pouvait pas voir à dix centimètres », reconnait le commandant. Ce dernier montre alors deux photos de différentes chambres d’occupants : la première, à côté de la façade enflammée, est intacte car la porte est restée fermée ; la seconde est en revanche ravagée bien que plus éloignée du foyer car les occupants ont voulu la fuir…
A l’heure du bilan…
Pour le professeur Marc Freysz, directeur médical du Samu 21, cette opération a été un succès grâce à la rapidité et la réactivité du personnel : « Dès 02h30, les premières norias étaient mises en place avec l’hôpital général pour une première arrivée à 02h35. La première évacuation vers un caisson hyperbare a eu lieu à 05h25 et le CHU a très bien suivi en rappelant du personnel pour suivre cette montée en puissance ». Mais derrière cette efficacité se cachent également quelques faiblesses : « Nous ne pouvions pas répondre à tous les besoins, malgré une bonne articulation interservices », reconnaissent les deux responsables.
« Quand le premier véhicule est arrivé, à 01h38, une personne incitait les locataires à sauter de l’immeuble », ajoute Bruno Boltz. « Certains hommes ont été confrontés à de véritables cas de conscience quand il s’agissait de sauver des personnes ». À 02h57, le feu éteint, le ratissage du complet bâtiment débute pour une durée de deux heures. Sur la façade opposée, les traces noires témoignent de la violence de l’incendie. Par ailleurs, un élément laisse songeur : l’alarme générale n’était pas perceptible de tous…
