Dijon-Longvic, base arrière de la guerre en Libye

Où sont donc passés les avions de chasse de la Base aérienne 102, que l’on entend d’habitude si régulièrement lorsqu’ils survolent Dijon pour leur entraînement ? Réponse : sur le théâtre des opérations en Libye, contribuant à la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne en vue de protéger la population civile contre les frappes militaires du colonel Kadhafi. Au cœur de la base militaire de Dijon-Longvic, dont l’état d’alerte permanent est doublé d’un renforcement drastique des dispositifs de sécurité, Jean-Marc Vigilant, son commandant, a tenu jeudi 24 mars 2011 la première conférence de presse autorisée par l’Etat-major des Armées depuis le début de la guerre, six jours après le début de l’intervention. Il évoque le premier bilan des missions attribuées aux pilotes dijonnais, les opérations qu’ils continuent de mener en Libye et quelques bases de stratégie militaire, très utiles pour mieux comprendre ce qui se passe en ce moment dans le ciel africain…

Jeudi 17 mars 2011 : la BA 102 Dijon-Longvic entre en guerre

Contrôles de sécurité renforcés, escorte obligatoire pour les journalistes ou encore personnels – du commandant aux chargés de communication – en tenue militaire de la tête aux pieds : la BA 102 de Dijon-Longvic est en guerre ; et cela se voit. « Nous aurions voulu vous recevoir plus tôt mais, lorsqu’il y a des opérations réelles en cours, la seule personne qui peut s’exprimer est le porte-parole du chef d’Etat-major des Armées », commence Jean-Marc Vigilant, commandant de la base. Aujourd’hui, l’Etat-major a donné son accord pour que les forces militaires de l’Hexagone impliquées en Libye puissent communiquer sur leur action au sein de l’opération Harmattan – nom donné à la participation française en Libye…

Que s’est il donc passé à Dijon à partir du jeudi 17 mars 2011, jour où la résolution 1973 des Nations Unies a lancé l’opération aérienne internationale en Libye (Lire ici le texte de la résolution sur LeMonde.fr) ? « Immédiatement, nous avons reçu l’ordre du président de la République de nous préparer à être engagés très rapidement. Aussi, dans la nuit-même du vote de la résolution et pendant toute la journée du lendemain, tout le personnel de la base aérienne a travaillé pour préparer six Mirage 2000-5 en configuration maximale », explique Jean-Marc Vigilant. Réservoir de carburant supplémentaire, armement complet, missiles air-air à infrarouges ou électromagnétiques, missiles d’interception et de combat aérien (Mica), équipements de contre-mesures électroniques « pour brouiller les radars ou leurrer les missiles ennemis » : tout a été pensé pour que le potentiel de chaque avion soit poussé à son maximum. « Je tiens d’ailleurs à saluer le travail exceptionnel de nos mécaniciens, qui ont oeuvré nuit et jour pour en arriver là ».

Au matin du samedi 19 mars 2011, l’unité dijonnaise est bien au rendez-vous. A 14h30, une première patrouille de deux Mirage 2000-5 décolle de Dijon en direction de la Libye… « Ce départ avait une connotation particulière car c’était la première fois, je pense depuis le conflit du Kosovo en 1999, qu’une mission opérationnelle réelle décollait avec des avions armés depuis le territoire national pour faire une projection de puissance directement sur un théâtre d’opérations extérieur », remarque Jean-Marc Vigilant.

Première mission : sept heures de vol et un baptême du feu pour les pilotes

Après 2.200 km de vol et un premier ravitaillement dans le ciel méditerranéen, les deux avions dijonnais ont rejoint une patrouille de chasseurs bombardiers – des Mirage 2000-D de la base de Nancy – avant d’entrer, parmi les premiers, dans l’espace aérien libyen. « C’est là une capacité très rare pour les armées de l’air dans le monde. On appelle cela une « capacité de projection de puissance et d’entrée en premier sur un théâtre hostile ». Notre patrouille est passée juste après les Rafale de la base de Saint-Dizier pour venir en protection d’un raid de bombardiers avec des objectifs militaires dans le Sud de Benghazi (ndlr : la capitale de l’insurrection libyenne) », détaille le commandant de la BA 102.

Une mission synonyme de baptême du feu pour les deux pilotes dijonnais, qui ont vu des missiles sol-air monter dans leur direction pendant l’opération… « Ils ont échappé aux tirs grâce à leurs contre-mesures électroniques, d’une part, mais aussi grâce à leur connaissance exacte des défenses sol-air de Kadhafi : ils volaient donc à une altitude supérieure à la portée de ces missiles dont on connaît parfaitement la nature – ils sont de fabrication soviétique », analyse Jean-Marc Vigilant. A l’issue d’une phase de sept heures sur ce théâtre d’opération, les avions bombardiers ont frappé des objectifs militaires « parfaitement identifiés, qui tiraient sur les populations civiles », avant de repartir vers la Corse, à Solenzara, base de repli pour les opérations françaises…

Mission accomplie ? « Oui : nos Mirage ont assuré la supériorité aérienne dans la zone de Benghazi : c’est leur mission de temps de guerre. Ils devaient s’opposer à l’utilisation de l’espace aérien par un aéronef étranger à la coalition – ou qui ne serait pas un avion de transport humanitaire – et aucun avion libyen n’a en effet décollé.  Dans ce cadre la mission est remplie, bien qu’elle ne soit pas terminée. Le résultat est là », souligne le commandant de la BA 102. Aujourd’hui, quatre nouveaux avions Dijonnais ont rejoint la Corse et six Mirage 2000-5 font désormais partie de la coalition aérienne internationale.

La supériorité technologique, arme de guerre infaillible

Une fin a toujours des moyens… Pour cette guerre, ils sont nombreux à être déployés depuis Dijon et le territoire hexagonal. « Tout d’abord, pour pouvoir réaliser ces missions à très longue distance, nous avons besoin d’avions ravitailleurs : on s’appuie sur une demi-douzaine d’appareils basés à Istres, dans les Bouches-du-Rhône, qui accompagnent nos avions de chasse jusque dans la zone », commence Jean-Marc Vigilant. Et de continuer : « Nous disposons également d’un avion Awacs – ou Système de détection et de contrôle aérien (SDCA) – qui offre une couverture radar de la zone d’exclusion aérienne ». Positionné en Méditerranée, il permet de détecter tout avion qui survole l’espace aérien libyen. Surtout, cet appareil détenu par un très petit nombre de pays transmet les informations à des « chasseurs de supériorité aérienne », eux aussi à la pointe de la technologie…

« Le Mirage 2000-5 peut détecter des cibles à près de cent kilomètres, il dispose de missiles qui lui permettent de détruire celles-ci à plusieurs dizaines de kilomètres et son radar multi-cibles est capable de détecter un grand nombre d’objectifs et d’en suivre automatiquement huit pour en engager quatre. En clair : le pilote peut tirer quatre missiles qui vont, chacun, aller sur un avion différent », détaille Jean-Marc Vigilant. Et de remarquer : « Le fait de disposer de chasseurs de cette technologie donne à la France la capacité d’entrer en premier dans une zone hostile ».

Et du côté des pilotes ? Le cadre ne leur est pas tout à fait inconnu… « Depuis des années, nos pilotes répètent au quotidien des missions de convoyage longue distance, d’accompagnement de raids, d’établissement de zones d’exclusion aérienne : c’est leur quotidien, ils savent le faire », relève le commandant de la BA 102. Toutes les procédures relatives au travail avec des alliés ou à l’établissement d’un plan de vol sur un territoire étranger étaient donc bien intégrées avant le départ. Seule différence – et elle est de taille : « D’une part, ils emportent de l’armement réel ; d’autre part, ils sont réellement exposés au danger », relève Jean-Marc Vigilant. « Mais, pour avoir assisté au briefing de la mission partie en Libye, je peux témoigner de la grande sérénité des pilotes, de leur professionnalisme, dû à la haute qualité d’un entraînement reconnu au niveau international ».

Et si un avion libyen décollait dans la zone d’exclusion aérienne ?

Affaire de haute technologie et de savoir-faire des pilotes, la guerre aérienne qui se déroule actuellement en Libye est guidée officiellement par des motivations politiques, face à l’armée du colonel Kadhafi et aux côtés des populations insurgées. Mais comment se déroule, de l’intérieur, une telle opération ? Du côté de la stratégie, le premier ordre est politique : en France, le chef des Armées est le président de la République. « A sa suite, le chef d’Etat-major des Armées est chargé de mettre en oeuvre cet ordre. Il est  lui-même relayé par les différents Etats-majors, qui élaborent des plans. Par exemple, une partie de l’Etat-major va être chargée de choisir les moyens qui seront engagés. Des spécialistes se prononcent ainsi sur le type de chasseurs, de missiles etc. dont nous avons besoin pour exécuter l’ordre », détaille Jean-Marc Vigilant. Un important travail de renseignement appuie également ces décisions. Vient ensuite l’Air task order – ou plan de bataille -, qui définit de façon très précise quel avion va décoller, de quelle nationalité, avec quel armement, à quelle heure, selon quelle trajectoire, à quel moment il doit être sur la zone… ». Dans ce cadre précis, chaque pays reste maître de ses moyens et informe les autres membres de la coalition de ses intentions de vol, en temps et en heure. « Nous nous coordonnons pour occuper l’espace, le temps, et ne pas faire la même chose au même moment et au même endroit ! », résume Jean-Marc Vigilant.

Et si un avion libyen décollait dans la zone d’exclusion aérienne ? Il serait immédiatement détecté par un Awacs, qui transmettrait ensuite les informations au pilote d’un Mirage ou d’un Rafale en vol en lui indiquant d’allez l’intercepter. « Les avions se rapprochent, effectuent les contrôles prévus, et le neutralisent si c’est effectivement un appareil de la partie adverse », explique le commandant de la BA 102. Et après ? « Nos missiles sont autonomes. Par infrarouge ou détection électromagnétique, ils se fixent sur la cible jusqu’à l’impact, quelles que soient les évolutions de l’ennemi. L’intérêt est qu’une fois le missile tiré, on peut se soustraire immédiatement à la menace adverse ».

Côté dommages collatéraux, Jean-Marc Vigilant est catégorique : « Dans l’armée de l’air française, les pilotes de chasse sont entraînés à ne tirer que s’ils ont parfaitement identifié l’objectif et s’il n’y a aucun risque de dommage collatéral. On ne tire qu’à coup sûr et que si l’on est certains qu’il n’y aura pas de civils à proximité. La règle d’or : il vaut mieux rater un objectif militaire, ne pas le tirer, plutôt que d’avoir des pertes civiles ou blesser des gens qui ne seraient pas des opposants ou des militaires. Le but, quand même, est d’aller là-bas pour protéger des civils ! ».

Pendant ce temps-là à Dijon…

Avec six de ses avions partis à Solenzara, en Corse, le personnel de la BA 102 Dijon-Longvic ne se tourne pas les pouces pour autant ! « Nous sommes base arrière, soutien en temps zéro. Dès que nos équipes en Corse nous font signe, nous faisons tous les efforts nécessaires pour pouvoir répondre à leur demande et satisfaire leurs besoins logistiques, techniques et humains », souligne Jean-Marc Vigilant. Et la guerre peut durer longtemps à ce rythme, selon le commandant de la base… « Nous avons entamé un processus de regénération de nos forces et nous changerons régulièrement de pilotes si le conflit durait plusieurs semaines – comme l’a laissé entendre Nicolas Sarkozy. Pour les avions, les mécaniciens travaillent en continu pour – comme on dit dans notre jargon – « sortir des avions », c’est-à-dire mettre les avions en état de vol avec le potentiel complet d’utilisation ».

Finis pour plusieurs mois, les sons de réacteurs au-dessus de l’agglomération dijonnaise ? Et non ! Si les avions ne décollent plus aujourd’hui de la base aérienne, la permanence opérationnelle – capacité à assurer la sécurité du territoire national – est toujours assurée depuis Dijon… En cas de problème, deux Mirage 2000-5 sont effectivement prêts à s’envoler… et ainsi rappeler leur présence aux Dijonnais !

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